Dans notre précédent billet, nous faisions référence à la restitution des objets précolombiens qui s'est déroulée le 25 février dernier. Depuis, un dossier du Figaro Magazine et une émission de France 2 ont été consacrés à cet évènement historique, réalisé avec l'aide de l'association TCHENDUKUA. Inverser le mouvement, aller vers la dernière civilisation précolombienne en état de marche, non plus pour voler, conquérir ou mépriser mais pour échanger, apprendre et respecter. C'était l'objet de la restitution et c'est aussi à cela que notre association souhaite œuvrer. Le voyage dont je reviens tout juste, jusqu'aux villages kogis de Tungueka et Yinkoamero, du côté de Rio Ancho (Guajira, Colombie) va dans ce sens. Voyage en territoire kogi, loin de notre monde moderne...

La région de la Sierra Nevada de Santa Marta en Colombie, qui est la plus haute montagne en bord de mer de la planète (le Pico Colón atteint 5775 m à 30 km du bord de mer...), se caractérise par sa biodiversité incroyable et par la présence de la dernière civilisation précolombienne en état de marche : les descendants des Tayronas. Des 4 familles présentes dans la Sierra Nevada, à savoir les indiens Kogis, Arhuacos, Wiwas et Kankuamos, la première compte 10 à 12 000 personnes et elle est probablement celle qui a le mieux préservé sa culture et sa sagesse ancestrales. Il faut dire qu'à l'exception de quelques villages facilement accessibles, l'accès au territoire kogui nécessite quelques efforts physiques et d'être accompagné par quelques-unes des rares personnes à avoir leur confiance.

C'est donc avec l'aide de "Jimmy", un guide qui a établi depuis plus de 20 ans une relation presque filiale avec le "mamo" Juan (sage, chamane) de Yinkoamero, que j'entreprends l'expédition. Ce n'est pas ma première rencontre avec les indiens de la Sierra Nevada, mais jusque là, j'étais resté dans des zones basses, où l'on trouve des villages plus faciles d'accès. C'est le cas du premier village que nous traverserons : Tungueka, qui est situé sur des terres ancestrales restituées aux kogis par le gouvernement colombien, grâce à l'insistance et à la force du mamo Juan. C'est donc un village récemment construit et relativement facile d'accès : on peut même y accéder en "moto taxi" depuis la route. Cependant, l'ambiance y est saisissante et on peut déjà y percevoir la force de la Sierra :

Si cette restitution est un beau pas en avant pour les droits des indiens, c'est aussi un apprentissage pour des personnes venues de plus haut et qui doivent apprendre à gérer le contact avec notre civilisation. Jimmy m'explique le travail d'éducation qu'il effectue lorsqu'il voit par exemple des enfants jouer avec une pile ou batterie qu'ils ont perforée pour en faire une voiture parce qu'ils n'ont aucune conscience de sa toxicité...

Passés les premiers contacts, les rituels d'échanges, et des approches parfois timides et émouvantes, nous poursuivons notre route vers Yinkoamero. Le paysage change, la nature se fait plus forte et présente : nous entrons en territoire kogi ! Ici plus de trace de notre "civilisation moderne". Dans cette deuxième étape de notre trajet (qui nous nécessitera un jour et demi), nous ne rencontrerons même pas un paysan colombien : que des indiens, tous kogis, certains parlant espagnol, d'autre pas. Le chemin se fait plus difficile, offrant parfois des vestiges de la civilisation Tayrona, comme cet escalier :

Parfois c'est le paysage naturel lui-même qui est saisissant, à l'image de cette immense versant rocheux lisse duquel s'écoule un léger filet d'eau :

Les Kogis le surnoment "El vestido" car pour eux, cette plaque rocheuse contient la mémoire d'un de leurs savoirs traditionnels à la fois pratique et sacré : le tissage.

Nous arriverons finalement sous la pluie et trempés à la maison de mamo Juan, un peu en retrait du village de Yinkoamero. Distribution de cadeaux (el saludo"), nous apportons notamment des poissons séchés et nous sommes accueillis en retour avec une soupe à base d'une racine locale ("malanga" en espagnol, "mungi" en langue kogi). Le goût est agréable et surtout elle est très rassasiante après les heures de marche que nous venons de vivre, pour cette lente ascension. Nous pourrons dormir dans la "cansamaria" voisine qui sert de temple et de lieux de discussion aux kogis, témoignage de la proximité et de la confiance que fait Mamo Juan à Jimmy.

Les deux jours qui viennent, nous pourrons assister à des évènements exceptionnels comme la construction d'une nouvelle cansamaria (de forme carrée, celle-là) :

C'est assez impressionnant à voir. Pas de chef, juste le regard contemplatif du mamo et la vingtaine de kogis semble pourtant incroyablement coordonnée et efficace. Il faut à peine 3 jours pour une construction uniquement en bois et fibre végétale : même pas un clou ou une vis...

Cependant, le plus marquant et le plus fort dans ce voyage sera sans aucun doute les longues discussions autour du feu avec le mamo, dans l'intimité de la cansamaria. Lui raconter mon histoire, lui parler de notre projet, le suivre lorsqu'il passe du matériel au spirituel... Je n'ai pas de photos à montrer et il me serait difficile de relater cette partie en détail... Je peux juste simplement dire que j'ai senti une relation de confiance mutuelle peu à peu s'établir, dans la profondeur du dialogue et de la présence. "Quatre fois" me dira-t-il, "Tu dois venir ici quatre fois...".

Le mamo nous accompagnera dans notre descente. Environ 5 heures en pleine chaleur et sur des chemins escarpés. Malgré ses 71 ans, sa marche est assurée et sa position toujours verticale et stable. Il n'a pas besoin de boire quand j'avalerai à moi seul presque 2 litres d'eau. Il semble à la fois présent avec la montagne et les irrégularités du sentier et en même temps ailleurs. Il marche, tout en utilisant son "poporro", objet sacré qui permet aux indiens un "travail intérieur".

"Quatre fois", peut-être le début d'un dialogue...