Comme la dernière fois, c'est après une lente ascension dans la Sierra Nevada de Santa Marta et accompagnés de quelques kogis et de deux mules chargées, que nous (Jimmy, David et moi) arrivons au village de Yinkoamero où la fête annuelle a déjà commencé.

Ce village, tout comme Tungueka, est situé sur des terres récupérées à l’État grâce à la ténacité de leur "mama" (chamane, sage). Il s'est ironiquement construit autour d'un bâtiment qui appartenait jadis au Ministère de l'Environnement.

Originaire du Sud-Ouest de la France où j'ai participé pendant de nombreuses années à animer musicalement des fêtes inspirées par les cultures basque et espagnole, ma première impression est étrange : des danses, des tambours, du blanc et du rouge et quelques kogis égayés par l'alcool qui seront les premiers à nous approcher. Même les toros sont là :

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Tout ceci m'est familier et pourtant je ne m'attends pas à le trouver ici, comme ça... En fait, je vais découvrir petit à petit que ce n'est que la partie visible de quelque-chose de plus grand et de moins perceptible, mais c'est par là qu'il nous faut entrer. Après un répit dans une maison gentiment libérée pour nous par une famille du village, nous pénétrons donc dans la danse et la musique :

Les danses sont rythmées par les tambours et les flûtes traditionnelles ("Kuizi" de type mâle à un trou ou femelle à 5 trous). Elles sont parfois libres ou bien correspondent à des moments bien définis et à une chorégraphie précise, en général sur des thèmes liées à la nature. Il y a la danse du serpent (venimeux et non venimeux), du renard, de la poule, etc. Elles peuvent être dansées par les hommes, comme ici :

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les femmes, :

ou les deux, avec parfois la participation des enfants comme dans la danse de la chauve-souris ("nuizhi") réalisée de nuit.

En plus de ces danses traditionnelles, millénaires pour certaines, la fête de Yinkoamero innovera cette année avec une nouveauté. Les habitants avaient demandé à Jimmy de leur trouver des uniformes militaires. Nous leur en avons amenés deux qui leur permettront de rejouer des scènes ressurgissant d'une époque extrêmement dure où le village était pris en tenaille entre la guérilla des FARCs et les paramilitaires. Certaines familles en ont payé un lourd tribu et il faut "l'exorciser", 15 ans après. Des jeux théâtraux serviront à cela :

Car pour les kogis, la vie est une recherche constante d'équilibre qui s'effectue au travers d'une méditation quotidienne autour du "poporro" et de rituels de nettoyages physique, psychique et spirituel. Les danses et les chants, réalisés sans interruption pendant cette fête par des kogis dont certain(e)s peuvent passer plusieurs jours et plusieurs nuits sans dormir, jouent un rôle fondamental dans la préservation de cet équilibre entre eux, avec la nature et avec le Père créateur "Serenkua". Les "mamas" y veillent et le côté festif et parfois alcoolisé de la fête sert pour eux de révélateur à des problèmes qui peuvent être plus profonds et qui seront ensuite discutés et travaillés plusieurs jours durant dans le temple kogi : la nuhé ou cansamaria.

con_los_mamas.jpg (Jimmy, aux côtés de deux mamas à l'entrée du temple kogi, tous trois avec leur poporro)

Peu après notre arrivée, le mama "Juan" nous avait fait monter sur la colline qui surplombe le village en nous demandant de concentrer nos pensées sur : D'où nous venons ? Pourquoi nous sommes là ? et Qu'est-ce-que nous sommes venus apporter ? puis de lui remettre ces pensées.

"Ex-trospection" et introspection cohabitent dans une culture où les bains quotidiens dans la rivière voisine du village sont aussi une occasion de "nettoyage intérieur", complémentaire au nettoyage extérieur du corps : "nettoyer l'intérieur de la coupe". La fête sera d'ailleurs l'occasion d'un rituel annuel au bord de la rivière, pour clore l'année écoulée et se préparer à celle à venir :

Mais comme à chaque fois, une des choses qui m'émerveille le plus chez les kogis c'est leurs enfants. Leur posture, leur vitalité, leur force intérieure et extérieure, leur malice respectueuse et leur regard... Les voici en train de manger des sucreries locales (canne à sucre récoltée dans les environs en fin de fête) :

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Pour finir, je profite de ce thème des enfants pour faire une transition vers un très beau court-métrage intitulé "Les Graines d'un nouveau monde". Il a été tourné tout récemment avec des enfants dans la Sierra Nevada par l'association française Les films au clair de Lune (que j'ai eu l'occasion de rencontrer à Santa Marta). Le film met en scène des enfants de la ville qui vont rencontrer des enfants Wiwas (autre ethnie indienne de la Sierra Nevada, cousine des kogis), pour découvrir une autre façon de voir le monde, à la fois tellement éloignée de notre "civilisation" et pourtant tellement évidente. Heureusement, les choses sont plus simples à faire passer à travers des mots d'enfants...

NB : Jusqu'à maintenant, par respect et pudeur, j'avais soigneusement évité de diffuser et même de prendre des photos des kogis de face (à part celle du mama, réalisée avec son autorisation). Ce "changement de braquet" est intervenu à la demande de kogis de Tungueka et Yinkoamero et de leur mama en particulier. Ils souhaitent en effet voir se réaliser un film-documentaire sur leurs fêtes traditionnelles afin de préserver la mémoire de cet élément central de leur patrimoine culturel. La SEMILLA se tenant aux côtés de l'association colombienne ÑIKUMA (co-présidée par Jimmy et un kogi) dans ce projet, ceci était même une des raisons de ce voyage de 5 jours.